La grossesse ou l’intime collectif


Blog / samedi, août 29th, 2020

Aux origines personnelles de ce post

J’ai commencé à écrire ce post de blog le 9 juillet 2019, à la maternité de l’hôpital franco-britannique à Levallois. C’était la veille de mon accouchement, « programmé » au lendemain en raison d’un rythme cardiaque trop irrégulier de mon bébé. Dans le jargon médical, on appelle ça un déclenchement. Derrière ce terme, se trouve une panoplie de techniques « médicales » pour provoquer, in fine, la naissance du bébé lorsque celle-ci ne se produit pas « naturellement » (j’y reviendrai).

Tant pis donc pour l’accouchement hollywoodien (perte des eaux au moment le plus incongru, rush vers la maternité et contractions qui font progressivement hurler de douleur).

Tant pis également pour dame Nature qui avait programmé mon accouchement 15 jours plus tard.

Tant pis enfin pour ma belle-mère qui m’avait suppliée de ne pas accoucher pendant qu’elle serait au festival d’Avignon (je précise que je m’entends beaucoup mieux avec ma belle-mère qu’avec dame Nature).

Pendant les 48 heures ayant précédé mon accouchement, j’ai décidé de mettre à profit cette attente (sur mon ballon de yoga) pour réfléchir un peu à cette expérience très singulière que je vivais depuis plusieurs mois, à l’issue d’une grossesse très entourée et d’un accouchement qu’on qualifierait aujourd’hui de particulièrement médicalisé, par opposition à un accouchement naturel.

L’intime collectif

« Ma » grossesse a été l’occasion d’un échange, somme toute assez personnel et intime, avec pas moins d’une quinzaine de professionnelles différent.e.s: ma gynéco historique (écho de datation), une gynéco pour le suivi régulier, un sage-femme pour la première écho (le seul homme de l’équipe), une sage-femme pour l’accompagnement haptonomique (mon Parisien était très impliqué), une sage-femme pour les échographies du col (j’avais un utérus particulièrement « contractile »), deux obstétricien.ne.s (échographies des 2e et 3e trimestre), trois profs de yoga pré-natal (quand vous n’êtes pas fan de la piscine, le yoga est une des rares activités physiques recommandées ), une sage-femme spécialisée dans l’acupuncture (ça, j’avoue, c’était vraiment pour remplir les longues journées du début de congé mat’), une sage-femme pour la rééducation du périnée, deux ostéopathes (14 kg de plus mal répartis ça finit par faire mal au dos, mais OK, je reconnais que ça aurait pu être pire), sans compter les sages-femmes et gynécologues plus anonymes qui s’occupent de vous le jour J et les quelques jours suivants.

Ce que je décris pourrait faire l’objet de plusieurs interprétations : parfait exemple de la « surmédicalisation » de la grossesse ou bien auto-portrait d’une « profiteuse du système » qui fait prendre en charge son anxiété et sa curiosité par la société (au total, je dirai que 60% de mon suivi a été pris en charge par la Sécu).

Ne souscrivant évidemment pas à ces interprétations, j’aimerais esquisser ce que j’appelle l’expérience de « l’intime collectif ». Cette grossesse, entourée et surveillée, n’a pas pour moi été synonyme de dépossession ni d’emprise du « corps médical », mais a au contraire constitué une expérience créatrice de lien social, une source de rencontres, d’apprentissage, de transmission de savoirs, par une nébuleuse de professionnel.le.s varié.e.s.

Cette expérience a certes été rendue possible par la prise en charge de la grossesse, mais aussi parce que j’ai été suivi dans un hôpital où médecins, sages-femmes et autres professionnels du suivi de grossesse (des professseur.e.s de yoga aux spécialistes du chant prénatal), cohabitaient relativement bien.

Toute cette expérience a donc, dans mon cas, rendu assez peu opératoire la distinction entre le médical et le naturel qui structure pourtant aujourd’hui beaucoup des discussions sur la grossesse et l’accouchement.

Étant fille de gynéco, le jargon obstétrical comme l’environnement hospitalier me sont particulièrement familiers. Jusqu’à mes 18 ans, franchir la porte d’une maternité, parler d’amniocentèse ou me servir d’un disque de grossesse en guise de marque-page me paraissait tout à fait naturel. Je conçois donc bien que cet héritage influence ma perception du monde médical. Mais toute savante et introduite dans le milieu médical que j’étais, je n’étais pas du tout préparée à ce type d’expérience sensorielle qui m’a beaucoup fait réfléchir, et notamment à cette question du rapport entre médical, naturel et, surtout, social.

En effet, je pense que derrière l’opposition actuelle entre médical et naturel, il y a trois autres questions tout aussi fondamentales qui sont moins posées : la question de notre rapport au toucher, la question de la qualification de l’acte (médical ou naturel), et enfin la question de la grossesse comme expérience sociale.

« Désolé, je vais encore vous embêter » ou la question controversée du « toucher »

D’abord, qui autorise-t-on à intervenir dans cette expérience intime qu’est la grossesse et, plus précisément, à qui donne-t-on le droit de nous toucher? C’est évidemment en lien avec la question fondamentale du consentement, qui implique que les actes « médicaux » et en tout cas le fait de toucher le corps d’une femme enceinte, soit expliqué, si possible en amont au risque de basculer dans la violence gynécologique et l’imposition de savoirs.

D’où la nécessité d’être en contact avec des professionnel.le.s ayant « du tact », même si cela doit conduire à des situations parfois un peu ubuesques où sages-femmes et gynéco confondus s’excusent à maintes reprises de vous examiner, alors que bon, vous êtes quand même un peu là pour ça. « Je suis désolé(e), je vais vous embêter ». Cette phrase un peu maladroite prononcée avant chaque examen continue jusqu’à ce jour de me laisser perplexe et, pourtant, je sais qu’elle est souvent indispensable.

Si l’on fait fi des idéologues, je pense qu’il y a derrière les réactions très vives des un.e.s et des autres au sujet de la médicalisation de la grossesse et de l’accouchement, un souhait de préserver une forme de maîtrise de son corps, durant un processus qui nous expose particulièrement, nous met à nu et peut nous fragiliser.

Dans mon cas, être régulièrement en contact avec tous ces professionnels a aussi constitué un moment assez intéressant de levée des tabous corporels. Au-delà de la question du poids, la grossesse est aussi (et peut-être avant tout) une affaire de sensations qui implique notamment de toucher son corps et d’accepter que d’autres le touchent, y compris dans les zones socialement considérées comme les plus intimes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le toucher est à la base de l’haptonomie, et est considéré selon cette approche comme l’une des bases fondamentales du lien affectif. Peut-être est-ce  aussi dû au fait que j’exerce un métier intellectuel, mais j’ai particulièrement aimé que, pour une fois, mon corps et mes sensations soient au coeur de l’attention.

Médical ou naturel ?

Deuxième questionnement : à partir de quand estime-t-on qu’un accouchement (et un acte en général) est, ou non, « médical » ?  Je reviens sur la question du déclenchement. Mon accouchement a été « déclenché » d’abord via une pose de ballonnets pour dilater mon col, puis par une pose de perfusion d’ocytocine deux jours après, pour accélérer les contractions. Comme aucune technique n’a particulièrement fonctionné et que ma fille a fini par arriver, j’aurais du mal à dire qui de la nature ou de la médecine a finalement fait le job, sachant que je revendique tout le mérite des dix dernières minutes (!) et décerne à mon Parisien une mention très honorable pour son usage du brumisateur.

Mais le déclenchement n’est pas, en soi, une affaire médicale : quand on suggère aux femmes en fin de grossesse d’avoir des rapports sexuels, ou bien d’aller faire de longues promenades, si possible « en voiture en roulant sur des pavés », il s’agit bien de déclencher l’accouchement, et donc de déjouer la « programmation » naturelle.  Mais « la main de l’homme », et notamment du « corps médical », n’intervient pas, ou pas directement sur le corps des femmes.

Ce débat va bien au-delà de mon témoignage et des techniques d’accouchement, mais je pense que des nuances s’imposent dans la manière de qualifier ce qui relève du naturel et du médical, ces termes servant parfois de mot valise pour tout un tas de techniques différentes. Si je reprends mon exemple du déclenchement, certaines techniques sont relativement mécaniques (comme la pose de ballonnets ou le fait de percer la poche des eaux) d’autres sont plutôt chimiques (comme le tampon ou la perfusion d’ocytocine) et n’ont pas les mêmes effets sur notre corps ni sur celui du bébé.

La grossesse: une expérience sociale, et tant mieux

Dernière question, sans doute plus polémique : pourquoi, surtout en matière de maternité, considère-t-on, par principe, que la nature ferait mieux les choses que la société ? Pourquoi l’intervention des professionnel.le.s de santé/du soin et de la grossesse en général est-elle souvent considérée uniquement comme un mal nécessaire en cas de problème ? Pourquoi ne pas se réjouir d’avoir, aujourd’hui autour de nous, tant de gens qui savent des choses sur la question et nous les font partager, ainsi qu’en témoigne la quantité de podcasts sur la question (j’en cite quelques uns, sans ordre de préférence: Bliss, Nouveau Chapitre, La Matrescence, Histoires de Darons, Mère(s)…)

Il me semble que la maternité et la parentalité sont, de toute façon, des expériences sociales sur lesquelles notre contrôle personnel est moindre et le contrôle social, au contraire, très fort. En ce qui me concerne, j’ai trouvé beaucoup plus intrusive et stressante l’obligation d’annoncer ma grossesse à mon employeur que de me présenter à un examen gynécologique. Mais bon, sur ce point je pense que ça dépend beaucoup de la relation qu’on a avec son employeur et avec son gynéco… 😉

Plus sérieusement, nous mettons des enfants « au monde », et je trouve ça bien que « le monde » soit présent pour sortir la grossesse d’une démarche purement individuelle voire solitaire (surtout quand on sait les chamboulements que cela implique). Pour le dire autrement, il me semble que la société, à force de nous socialiser à devenir parents, bien davantage que mère Nature il me semble (je renvoie ici au récent et très bon bouquin de Fiona Schmidt sur la question), doit aussi prendre sa part de responsabilité dans tout ça. Et cette prise en charge devrait aller bien plus loin que les conditions actuelles du si mal nommé « congé » maternité/paternité/parental.

Le 10 juillet, ma fille est donc née, entourée de mon Parisien, de sages-femmes, de gynécos, d’aides-soignantes, d’une puéricultrice, d’un anesthésiste passé voir comment ça allait (je crois qu’il culpabilisait un peu d’avoir raté la pose de péridurale la première fois !), d’un brancardier qui m’a aidée à remonter dans la chambre, d’ami.e.s et de familles (en distanciel mais bien là)… Je n’ai pas eu mal, mais j’ai ressenti bien des choses, et surtout, je nous ai sentis entourés, presqu’enveloppés.

Être enceinte et accoucher ainsi en 2019, ça donnerait presque envie de recommencer : heureusement que le post-partum (même sans dépression), vient nous en dissuader. Comme quoi, parfois, la société fait bien les choses.

N.b. : les images utilisées sont libres de droit et téléchargées via Unsplash. Dans l’ordre: Ava Sol , Emiliana HallJohn Looy, Jonathan Borba et à nouveau Ava Sol. 

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